Qui est le mieux placé pour porter un jugement objectif sur un groupe humain : celui qui appartient au groupe et le connaît de l'intérieur ou celui qui n'en fait pas partie et l'observe de l'extérieur ? Un exemple : pour juger objectivement les Français, vaut-il mieux être soi-même français ou est-il préférable d'être un étranger ? Se référant à une étude menée depuis l'antiquité grecque par l'historien Hérodote, le penseur français d'origine bulgare, Tzvetan Todorov, écrit à ce sujet dans Les morales de l'histoire (éditions Grasset & Fasquelle, 1991, p. 29) :

 

« Pour peu qu'on veuille dépasser l'égocentrisme inné de chaque individu comme de chaque communauté, on s'aperçoit que le membre du groupe, bien que mieux familiarisé avec ses coutumes, occupe une position défavorisée. C'est que, justement, chaque groupe se croit le meilleur au monde, si ce n'est le seul. Hérodote raconte dans son Enquête que les Perses se caractérisent par le trait suivant : ''Parmi les autres peuples, ils estiment d'abord, après eux-mêmes toutefois, leurs voisins immédiats, puis les voisins de ceux-là, et ainsi de suite selon la distance qui les en sépare ; les peuples situés les plus loin de chez eux sont à leurs yeux les moins estimables : comme ils se jugent le peuple le plus noble à tout point de vue, le mérite des autres varie pour eux selon la règle en question, et les nations les plus éloignées leur paraissent les plus viles. »

 

J'aime ce passage parce qu'il explicite un sentiment que j'ai souvent éprouvé en immersion dans différents groupes humains : chacun d'eux se croit le meilleur. Pour le penseur russe Mikhaïl Bakhtine, l'exotopie (vnenakhodimost), c'est-à-dire la non-appartenance à une culture donnée, est la condition de son appréhension objective. Mais, comme le souligne Todorov (ibidem, p. 43) : « Il ne suffit pas d'être autre pour voir : car, de son point de vue à lui, l'autre est un soi, et tous les autres sont des barbares. L'exotopie doit être vécue de l'intérieur ; elle consiste en la découverte, en son cœur même, de la différence entre ma culture et la culture, mes valeurs et les valeurs. »

 

 

Denis Dambré

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