Dans Narcisse et Goldmund, l’écrivain allemand, Hermann Hesse (1877-1962), met en scène deux amis : Narcisse, un théologien penseur, et Goldmund, un artiste bon vivant. Les discussions entre les deux amis portent essentiellement sur l’accès à la connaissance avec en toile de fond la question philosophique suivante : parvient-on mieux à la connaissance par la pensée, c’est-à-dire par la démarche abstraite du théologien, ou par l’action qui met l’artiste bon vivant aux prises avec le réel et le monde sensible, à telle enseigne que celui-ci dit ne pas « comprendre ce que c’est que de penser sans images » ? Au fil de leurs entretiens, il apparaît aux deux amis que leurs chemins, en apparence opposés, sont en réalité convergents. Au terme d’une longue réflexion, le théologien penseur finit par confier à l’artiste :

« J’apprends beaucoup de toi, Goldmund, je commence à comprendre ce que c’est que l’art. Autrefois je ne pensais pas qu’on dût le prendre bien au sérieux en comparaison de la science et de la pensée. Voici à peu près ce que je me disais : puisque l’homme est un composé suspect d’esprit et de matière, puisque l’esprit lui ouvre la connaissance de l’éternel, alors que la matière l’entraîne dans les bas-fonds et l’attache aux choses éphémères, il devrait se dégager des sens et s’efforcer vers la vie de l’esprit pour exalter son existence et lui donner une signification. J’affectais bien par habitude d’honorer l’art, mais, au fond, je le regardais de haut dans un sentiment d’orgueil. C’est maintenant seulement que je constate que bien des chemins mènent à la connaissance et que la voie de la pensée abstraite n’est pas la seule, ni peut-être la meilleure. C’est là ma voie, certes, et je m’y tiendrai. Mais je te vois, par la voie opposée, saisir aussi profondément le secret de l’être et l’exprimer de façon bien plus vivante que ne le peuvent faire la plupart des penseurs. (…) Notre pensée est une constante abstraction, elle se détourne du sensible, elle essaie de construire un monde purement spirituel. Mais toi, tu prends justement à cœur ce qui est inconstant et mortel et tu proclames le sens du monde précisément dans ce qui est fugitif. Tu ne t’en détournes pas, tu t’y abandonnes corps et âme et par ton amour passionné, tu lui donnes une valeur suprême, tu en fais le symbole de l’éternel. Nous, penseurs, nous essayons de nous approcher de Dieu en excluant de lui le monde. Toi, tu te rapproches de lui en aimant sa création et en la recréant. Les deux méthodes sont humaines, par suite imparfaites ; mais il y a plus d’innocence dans l’art. »[i]           

 

Denis Dambré



[i] Hermann HESSE (1948) : Narcisse et Goldmund, éditions Calmann-Lévy, p. 235-236

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