Education: le langage de l'évocation
Un fait en apparence banal a retenu mon attention l’autre jour chez des amis. Pendant que nous discutions à table, le mot « érudit » a été employé par quelqu’un et l’un des enfants (âgé de 12 ans) qui écoutait sagement la conversation nous a interrompus pour demander : « ça veut dire quoi ‘érudit’ ? ». Nous lui avons expliqué le mot dans un langage simple pour lui faciliter la compréhension, puis la conversation a continué… Au fond de moi, ce fait banal a eu un écho particulier. J’y ai vu un exemple explicatif concret de la différence de maîtrise du langage par les enfants selon leur origine sociale. En particulier, la différence de maîtrise de ce que d’aucuns appellent « le langage de l’évocation ».
En résumé, la famille est un lieu d’apprentissage informel où l’enfant acquiert des connaissances et développe des compétences au contact de ses parents, de ses frères et sœurs, de ses proches parents et des amis de la famille. Lorsqu’on évoque quelque chose qu’il ne connaît pas, il peut poser des questions et obtenir des explications. Quelquefois, on devance même ses questions pour bien s’assurer qu’il suit. Mais il n’en est pas de même dans toutes les familles. Si l’on prend le cas des enfants qui grandissent dans des quartiers défavorisés où les parents eux-mêmes ont parfois eu une histoire difficile avec l’école, on constate une absence quasi-totale d’exposition des enfants au langage susceptible d’être réutilisé à l’école. La probabilité que certains mots du langage sortent dans la conversation et piquent leur curiosité est pour le moins faible. Il en est de même dans les familles où les parents ne parlent pas français. Le langage de l’évocation y est réduit à sa plus simple expression. Car la langue est utilisée dans ses fonctions les plus élémentaires.
Dès lors, peut-on considérer que les enfants sont à égalité dans leurs connaissances lorsqu’ils arrivent à l’école ? Assurément non. Et ce n’est pas la faute de ceux d’entre eux qui connaissent moins de choses que les autres. La politique des zones d’éducation prioritaire vise à corriger ce genre d’inégalités en permettant par exemple aux enfants des quartiers défavorisés d’être accueillis dès deux ans à l’école maternelle. A charge pour les professionnels de l’éducation de corriger les inégalités de départ en donnant plus à ceux qui en ont moins. C’est la raison pour laquelle les professionnels de l’éducation (j’en fais partie) doivent apprendre à poser sur les enfants issus de familles modestes un regard compréhensif. Car personne ne demande à naître dans tel ou tel milieu. Demande-t-on seulement à naître ?... Et il est injuste de confondre les faveurs dont une personne a bénéficié de par son origine sociale avec ses mérites personnels.
Denis Dambré