Un trait commun à tous les émigrés : transplantés loin du pays où ils ont vu le jour, ils passent le plus clair de leur temps à penser au passé. Ils portent en eux le trésor de leur histoire décalée par rapport à celle des gens de leur pays d’accueil. Ils ont, comme soulignait un auteur, « des fenêtres dans la tête » pour voir ce que leur nouvel entourage ne peut voir.

Mais il n’y a pas que les yeux. Ils ont aussi des oreilles éduquées à apprécier des harmonies sonores que les autres ne peuvent apprécier ; une langue entraînée à goûter des saveurs étranges à d’autres palais ; un nez habitué à humer des fragrances inconnues, incrustées dans leur mémoire ; un corps tendu telle une corde accoutumée à vibrer à la moindre pression.  

Ce passé invisible qu’ils transportent sur eux, ils rêvent souvent de le retrouver à l’identique. Ils rêvent qu’ils retourneront un jour là-bas pour revivre les moments évanouis. Puisque leurs amis y vivent encore et qu’ils seront, de part et d’autre, heureux de se revoir. Puisque leurs parents n’attendent que leur retour et qu’eux-mêmes seront contents de les retrouver. Puisque leur réseau relationnel est resté au pays.

Erreur. La vie est un aller sans retour. Comme disait le philosophe Héraclite : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Le temps passe et nous changeons. De sorte que vivre dans la nostalgie d’un paradis perdu revient à faire un rêve éveillé. Ce qui est perdu l’est pour toujours. Jamais nous ne le retrouverons tel quel.

L’émigré qui revient dans son pays natal après un long séjour à l’étranger est souvent frappé par le changement inexorable des choses. L’écrivain Milan Kundera décrit à merveille ce sentiment dans une analyse du retour d’Ulysse dans l’Odyssée d’Homère : « Pendant son absence, un balai invisible était passé sur le paysage de sa jeunesse, effaçant tout ce qui lui était familier. […] Le gigantesque balai invisible qui transforme, défigure, efface les paysages ».      

Il en est de même pour les hommes. Le retour au bercail offre souvent des occasions d’étonnements, de surprises. Il est quelquefois aussi synonyme de déconvenue. Telle personne avec laquelle on entretenait jadis d’excellentes relations est décédée. Tel ami a déménagé parce qu’il travaille maintenant dans une contrée lointaine. Telle demoiselle auprès de laquelle on soupirait est mariée et a trois enfants. Tel commerçant dont les affaires prospéraient dans le temps a vu sa vie péricliter. Tandis que tel orphelin qui menait autrefois une vie de galère s’en est sorti…

Il en est ainsi de la vie. Les petits bonheurs ne sont jamais acquis une bonne fois pour toutes. Les petits malheurs finissent, eux aussi, par passer. De sorte qu’il est inutile de vivre dans la nostalgie. Prenons les choses comme elles viennent. Souvenons-nous des épisodes heureux pour ce qu’ils ont été et mobilisons nos efforts pour la construction des petits bonheurs à avenir. La masse des choses à faire dans l’existence est infinie, et le temps qu’il nous reste à cet effet est très limité. Jamais plus nous ne serons les mêmes qu’autrefois. Tandis que l’avenir, lui, nous ouvre les bras.

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