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J'ai pris l'habitude depuis quelques années de relire tous les ans Cahier d'un retour au pays natal du poète martiniquais Aimé Césaire (1913-2008). En cette veille de Noël, je viens de le relire et je ne résiste pas à l'envie de partager cet extrait où il raconte les fêtes de Noël de son enfance. En espérant que ce passage vous donnera envie de découvrir ou de redécouvrir les écrits de ce monument de la poésie française qui a préféré reposer sur son île natale plutôt qu'au Panthéon.    

 

"Il s'était annoncé d'abord Noël par un picotement de désirs, une soif de tendresse neuve, un bourgeonnement de rêves imprécis, puis il s'était envolé tout à coup dans le froufrou violet de ses grandes ailes de joie, et alors c'était parmi le bourg sa vertigineuse retombée qui éclatait la vie des cases comme une grenade trop mûre. 

Noël n'était pas comme toutes les fêtes. Il n'aimait pas à courir les rues, à danser sur les places publiques, à s'installer sur les chevaux de bois, à profiter de la cohue pour pincer les femmes, à lancer des feux d'artifices au front des tamariniers. Il avait l'agoraphobie, Noël. Ce qu'il lui fallait c'était toute une journée d'affairement, d'apprêts, de cuisinages, de nettoyage, d'inquiétudes,

de-peur-que-ça-ne-suffise-pas,

de-peur-que-ça-ne-manque,

de-peur-qu'on-ne-s'embête,

puis le soir une petite église pas intimidante, qui se laissât emplir bienveillamment par les rires, les chuchotis, les confidences, les déclarations amoureuses, les médisances et la cacophonie gutturale d'un chantre bien d'attaque et aussi de gais copains et de franches luronnes et des cases aux entrailles riches en succulences, et pas regardantes, et l'on s'y parque une vingtaine, et la rue est déserte, et le bourg n'est plus qu'un bouquet de chants, et l'on est bien à l'intérieur, et l'on en mange du bon, et l'on en boit du réjouissant et il y a du boudin, celui étroit de deux doigts qui s'enroule en volubile, celui large et trapu, le bénin à goût de serpolet, le violent à incandescence pimentée, et du café brûlant et de l'anis sucré et du punch au lait, et le soleil liquide des rhums, et toutes sortes de bonnes choses qui vous imposent autoritairement les muqueuses ou vous les distillent en ravissements, ou vous les tissent de fragrances, et l'on rit, et l'on chante, et les refrains fusent à perte de vue comme des cocotiers".

 

Aimé Césaire (1939): Cahier d'un retour au pays natal

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