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En relisant les Pensées de Pascal, j’ai souligné dans le chapitre « sur l’esprit et sur le style » un passage assez éclairant sur la nature humaine. Il dit ceci :« Lorsqu’on ne sait pas la vérité d’une chose, il est bon qu’il y ait une erreur commune qui fixe l’esprit des hommes, comme, par exemple, la lune, à qui on attribue le changement des saisons, le progrès des maladies, etc. ; car la maladie principale de l’homme est la curiosité inquiète des choses qu’il ne peut savoir ; et il ne lui est pas si mauvais d’être dans l’erreur, que dans cette curiosité inutile. ».

Ces lignes écrites en 1654 rappellent la thèse fondamentale d’un roman de Vercors publié en 1952 : Les animaux dénaturés. Partie en Nouvelle-Guinée à la recherche du chaînon manquant (missing link) dans l’évolution du singe à l’homme, une équipe pluridisciplinaire de scientifiques découvre une colonie de quadrumanes, donc de singes, sachant rire et enterrer ses morts. L’observation scientifique révèle que l’espèce se situe exactement entre le singe et l’homme ; d’où le néologisme de tropis (contraction d’anthropes et depithèques) forgé pour désigner ces quadrumanes.

Se pose alors une question taxinomique : faut-il classer ces quadrumanes parmi les humains ou parmi les singes ? Car de la réponse à cette question dépend la façon dont on les traitera. Un homme d’affaires voit déjà en eux une réserve de main-d’œuvre ; un prêtre se demande s’ils sont dotés ou non d’une âme et s’il faut les baptiser pour purifier leurs âmes du péché originel… Au fil du roman de Vercors s’engage une discussion philosophique sur ce qui distingue l’homme de l’animal. Le refus de l’ignorance et la capacité à créer des mythes pour combler l’absence de réponses à ses interrogations apparaissent peu à peu comme des traits typiquement humains.

Voici ce que dit Sir Peter, l’un des personnages du roman de Vercors :« L’animal regarde, il observe, il attend de voir ce que telle ou telle chose fera ou deviendra, mais… c’est tout. Si l’objet disparaît, la curiosité disparaît avec lui. Jamais de ces… de ce refus, de cette lutte contre le silence des choses.  C’est qu’en réalité sa curiosité est restée purement fonctionnelle, elle n’a pas réellement trait aux choses en elles-mêmes, mais seulement aux rapports que celles-ci ont avec lui : il reste constamment mêlé à elles – mêlé à la nature, fibre par fibre. Il ne s’abstrait jamais des choses pour les connaître ou les comprendre du dehors… ».

Je ne sais si Vercors a lu les Pensées de Pascal avant d’écrire son roman. Mais si l’on applique à ces deux écrits la théorie intertextuelle développée par Gérard Genette dans Palimpsestes, on pourrait affirmer que le passage des Pensées constitue l’hypotexte du roman philosophique de Vercors qui en serait l’hypertexte. La pensée, le langage ou le rire ne sont pas les seuls traits caractéristiques de l’humain. « La curiosité inquiète des choses » et la propension à créer des mythes pour réguler son angoisse existentielle sont, elles aussi, le propre de l’homme.

 

D. Dambré

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