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L’écrivain écrit-il pour vivre ou vit-il pour écrire ? Autrement dit, l’écriture a-t-elle une visée utilitaire (écrire pour gagner sa vie, être connu, plaire, impressionner, partager ses opinions…) ou est-elle une nécessité vitale à laquelle ne peut se dérober l’écrivain ? Le poète de langue allemande Rainer Maria Rilke (1875-1926) prend position pour le deuxième terme de l’alternative. A Franz Kappus qui lui demandait de lire ses poèmes et de lui dire s’ils sont bons et s’il est fait pour l’écriture, il répondait ceci :

« Votre regard est tourné vers l’extérieur, et c’est d’abord cela que vous ne devriez désormais plus faire. Personne ne peut vous conseiller ni vous aider, personne. Il n’existe qu’un seul moyen : plongez en vous-même, recherchez la raison qui vous enjoint d’écrire ; examinez si cette raison étend ses racines jusqu’aux plus extrêmes profondeurs de votre cœur ; répondez franchement à la question de savoir si vous seriez condamné à mourir au cas où il vous serait refusé d’écrire. Avant toute chose, demandez-vous, à l’heure la plus tranquille de votre nuit : est-il nécessaire que j’écrive ? Creusez en vous-même en quête d’une réponse profonde. Et si elle devait être positive, si vous étiez fondé à répondre à cette question grave par un puissant et simple ‘‘je ne peux pas faire autrement’’, construisez alors votre existence en fonction de cette nécessité. » (Cf. Lettres à un jeune poète, poésie / Gallimard, 1993, p. 27)

    

Une vision sans doute trop idyllique et trop introvertie de l’écriture. Car l’écrivain en tant que producteur d’énoncés verbaux ne peut totalement ignorer la réception de son œuvre. On n’écrit pas que pour soi-même. A moins de ne jamais songer à la publication. Sur ce point, le philosophe français Jean-Paul Sartre (1905-1980) n’avait pas tort d’écrire l’exact contraire du point de vue développé par Rilke :      

« Il n’est donc pas vrai qu’on écrive pour soi-même : ce serait le pire échec ; en projetant ses émotions sur le papier, à peine arriverait-on à leur donner un prolongement languissant. L’acte créateur n’est qu’un moment incomplet et abstrait de la production d’une œuvre ; si l’auteur existait seul, il pourrait écrire tant qu’il voudrait, jamais l’œuvre comme objet ne verrait le jour et il faudrait qu’il posât la plume ou désespérât. Mais l’opération d’écrire implique celle de lire comme son corrélatif dialectique et ces deux actes connexes nécessitent deux agents distincts. C’est l’effort conjugué de l’auteur et du lecteur qui fera surgir cet objet concret et imaginaire qu’est l’ouvrage de l’esprit. Il n’y a d’art que pour et par autrui. » (Cf. Qu’est-ce que la littérature ?, Gallimard, 1948, p. 49-50)

 

Denis Dambré

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