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La question de l’euthanasie revient de façon récurrente dans les médias. La réflexion qui suit est tirée de  La voie de la non-violence de Mahatma[1] Gandhi (Gallimard, folio, p. 91-93), un texte d’une grande actualité dont la lecture est indispensable pour comprendre les enjeux du problème. On notera au passage le parallélisme étroit entre la pensée philosophique de Gandhi et la théorie platonicienne de la dualité de l’esprit et de la matière, de l’âme et du corps :       

 

«  Il y a quelques jours, à l’ashram[2], un veau qui s’était blessé, gisait sur le sol, en pleine agonie. Selon le vétérinaire que nous avions consulté, le cas était désespéré. La pauvre bête souffrait tellement que le moindre mouvement la faisait hurler de douleur.

Dans ces circonstances, j’estimais que la pitié la plus élémentaire exigeait qu’on mît fin à cette agonie en achevant l’animal. La question fut soulevée en présence de tous les membres de l’ashram. Au cours de la discussion, un voisin fort estimable s’opposa avec véhémence à ma suggestion. Selon lui, on n’a pas le droit de détruire ce qu’on est incapable de créer. Cet argument aurait été valable si on agissait en l’occurrence dans un intérêt égoïste. Mais ce n’était pas le cas. Finalement, en toute humilité mais sans la moindre hésitation, je fis donner le coup de grâce à l’animal en demandant au vétérinaire de le piquer. Ce fut l’affaire de deux minutes.

(…) si on n’abrège pas les souffrances des êtres qui nous sont chers en mettant un terme à leurs jours, c’est qu’en général on dispose d’autres moyens pour les secourir et qu’ils peuvent eux-mêmes décider en connaissance de cause. Mais, supposons qu’un ami se débatte dans les affres de l’agonie. Le mal dont il souffre est incurable et je ne peux rien pour atténuer son supplice. Dans ce cas, s’il n’a même plus la conscience réfléchie, le recours à l’euthanasie ne me semblerait nullement contraire aux principes de l’ahimsa[3].  

De même qu’un chirurgien ne se rend coupable d’aucune violence quand il manie le scalpel, de même il se peut qu’on doive, dans certains cas exceptionnels, faire un pas de plus en supprimant la vie à celui dont le corps se débat dans la souffrance et ce, dans le seul intérêt du patient. On pourrait rétorquer que le chirurgien fait exactement le contraire puisqu’il opère son malade pour lui sauver la vie. Mais une analyse moins superficielle montre que, dans les deux cas, le but recherché est en définitive le même. Il s’agit de soulager l’âme intérieure de la douleur qui l’atteint à travers le corps. Dans un cas, on y parvient en retranchant du corps la partie atteinte par le mal, et dans l’autre cas, on sépare de l’âme le corps tout entier parce qu’il est devenu pour elle un instrument de torture. Dans ces deux situations, le but recherché est bien de remédier à ce qui fait souffrir l’âme. Une fois que la vie a quitté le corps, il ne peut plus éprouver ni plaisir ni douleur. »

 

Denis Dambré



[1] Mahatma : grande âme

[2] Ashram : communauté fondée par Gandhi en Afrique du Sud pour y mener, lui et ses compagnons, une vie consacrée au service des autres et au contrôle de soi.

[3] Ahimsa : non-violence. D’un point de vue positif, c’est la force de l’amour.

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